QUELLE SORTE DE RELATION L’AFRIQUE DOIT-ELLE ENTRETENIR AVEC LA FRANCE?

Nous restons convaincus des raisons fondamentales pour lesquelles l’Afrique et la France doivent entretenir des relations privilégiées. Certes, il est souvent fait état d’une histoire commune. Cependant, nous ne pouvions soutenir l’idée d’une histoire commune entre un peuple réduit à l’esclavage, un peuple colonisé et les maîtres, les colonisateurs. L’Afrique noire n’a pas d’histoire commune avec la France et il faut être doué d’ignorance que de penser qu’il y eut pendant la colonisation des colonisateurs humanistes, pour ne citer ici que Savorgnan De Brazza. Tellement humaniste, que le président de la République du Congo Denis Sassou-Nguesso a poussé l’audace de l’ignorance jusqu’à déterrer ses restes et celles de sa famille le 1er octobre 2006, du cimetière chrétien des Brus, dans le quartier d’El Madania sur les hauteurs d’Alger, où ils reposaient depuis 1905, pour être transférés vers Brazzaville. Et en colonisé bien acculturé, il les installera dans le mausolée construit pour la circonstance, lourd financièrement d’entretien, tout en privant dans le même temps les colonisés libres de bénéficier de leurs ressources financières. Aimé Césaire abordant la colonisation dans Discours sur le colonialisme parle « de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaire possibilités supprimées ». Est-ce cela l’humanisme ? Dans L’existentialisme est un humanisme, Jean-Paul Sartres en énonçant que « l’existence précède l’essence » affirmait justement que « l’homme est condamné à être libre ». Les Négro-africains ont-ils été libres pendant la colonisation ? Ceux qui prônent l’existence d’un colonialisme-humanisme seront ici nommés des aliénés effectifs et ceux qui pensent que la colonisation avait du bon, nous les qualifions de fourvoyés.

La colonisation s’oppose foncièrement à l’humanisme et aucun oxymore ne peut rassembler les deux, même dans l’absurde insolence de l’ignorance. Les négro-africains ne peuvent défendre la thèse d’avoir une histoire commune avec la France, avec leurs colonisateurs et leurs esclavagistes tant « entre colonisateur et colonisé, il n’ y a de place que pour la corvée, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies » comme le faisait constater Aimé Césaire et nous ne pouvons oublier ne pensant qu’à Patrice Lumumba écrivant à l’aube des indépendances « les fusillades dont périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exportation. »

La maitrise de cette mémoire historique devrait nous placer dans une position d’avertis dans la reconsidération de nos rapports, nous négro-africains libres, avec la France. Mais, il ne suffit pas de nous sentir libres pour nous convaincre de l’être, car l’esclavage et la colonisation ont instillé une déconfiture cérébrale à des millions d’africains « à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme » révélé par Aimé Césaire. Nous sommes suffisamment outillés pour entretenir avec la France une relation singulière à partir des séquelles générées par la colonisation, non pas comme le préconisait Aimé Césaire, en inversant le sens de l’histoire et en faisant des premiers, les derniers, mais pour arriver à bâtir un monde plus humain où les spécificités culturelles, les civilisations diverses, les modes de concevoir le monde sensible de chaque peuple, chaque groupe socioculturel, sont des pièces montées mises bout à bout forment un puzzle harmonieux de l’univers.

Encore faudrait-il que nous nous affirmions à partir de ce que nous sommes pour pouvoir apporter la pièce utile à l’harmonisation du puzzle !

Sachant les tares comportementales de la France dans son rapport avec l’Afrique, nous pouvons ajuster une relation respectueuse des intérêts de deux pays.

Aimé Césaire, démentant l’accusation d’être un « « ennemi de l’Europe » et un prophète du retour au passé anti-européen » avouait que « le grand drame historique de l’Afrique a moins été sa mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c’est au moment où l’Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d’industrie les plus dénués de scrupules que l’Europe s’est « propagée » ; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontrée sur notre route et que l’Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l’histoire ». Si nous voulons créer une relation respectueuse des peuples, de leurs cultures singulières, des intérêts bilatéraux, nous ne devons pas perdre de vue que tôt ou tard, avant ou après, capitaliste ou communiste, pauvre ou riche, la relation de l’Europe découvrant l’Afrique a, depuis l’esclavage, la colonisation jusqu’à la décolonisation, toujours été animée par des valeurs de supériorité, de pillage, de vol, de domination. Dès lors, il nous revient de devoir convenir ensemble une nouvelle relation à entretenir avec la France sans qu’elle soit celle d’une francophonie dictée par la seule volonté du maître consistant à maintenir les pays noirs africains dans le moule de leur complexe de supériorité avec pour valeurs erronées : une histoire commune et une langue commune !

Alors même que l’Afrique noire demeure une proie à la portée des prédateurs, du fait de ses richesses naturelles, l’histoire de la colonisation et de l’esclavage ouvre aux esclaves et aux colonisés d’hier, aux esclavagistes et colonisateurs d’hier, les portes d’une relation bâtie sur l’altérité et la consolidation des intérêts, les différences culturelles, sociales des uns et des autres étant connues et ne pouvant plus être niées. La comparaison n’étant pas un fort de la raison, nous ne pouvons hélas nous empêcher de faire un parallèle sans confondre les faits historiques de la relation de l’Allemagne et de la France après l’histoire horrible et dramatique qu’Hitler a fait subir à cette dernière. Mais une relation respectueuse des valeurs de liberté de l’Afrique noire avec la France n’est possible que si les négro-africains se délivrent de toutes les séquelles de l’esclavage et de la colonisation par la réappropriation des valeurs intrinsèques qui fondent leur liberté effective. Autrement, dès lors que les Noirs africains cherchent à s’affirmer dans des référentiels étrangers à leur monde sensible, à leur peuple, ils seront toujours otages d’un dominant, d’un colon, fût-il la France, la Hollande, l’Angleterre, l’Amérique, le Portugal ou la Chine.

Toutefois, la colonisation ou l’esclavage est d’une époque révolue ; nous sommes entrés dans des rapports de force fondés sur des intérêts économiques. L’Afrique suscite bien des convoitises en raison de ses ressources et de son espace naturel. Les choix d’orientation de nos politiques de développement dépendent de nous, du moins si nous admettons assurer notre liberté. A cet effet, nous devons définir les critères de notre liberté afin que celle-ci ne soit pas une illusion gérée par des concepts étrangers donc par les créateurs desdits concepts. Nous en retiendrons ici quatre points dont certains seront développés plus loin :

- un mode de désignation légitime du représentant suprême qui ne soit pas assujetti à un financement exorbitant prêté par l’étranger et qui le suspend aux appétits des prédateurs prêteurs ;

- une indépendance financière que le président Modibo Keïta, panafricaniste, toujours à la pointe du combat pour la liberté disait : « Notre liberté serait un mot vide de sens si nous devions toujours dépendre financièrement de tel ou tel pays » ;

- une obligation d’associer le peuple aux décisions d’exploitation des ressources naturelles nationales et d’industrialisation économique avec pour objectifs : le transfert de technologies, la formation et la création des emplois. Dès lors, un président ne peut seul décider de l’exploitation d’un bien appartenant à l’ensemble. Ce qui de surcroît le protégerait de toute corruption ;

- la création d’une bourgeoisie locale au service de la nation et du peuple.

Avec la France, si nous nous impliquons de façon claire et déterminée, nous pouvons nous accorder sur une politique de transfert de technologiques jadis souhaitée par Jean-Pierre Cot, ministre délégué chargé de la Coopération et du Développement, en 1981, tout en s’inscrivant dans un élan d’aide au retour d’une diaspora, formée aux métiers pour lesquelles il manque de professionnels dans le pays natal.

Tiré de l’ouvrage MALI – LETTRE OUVERTE AU PRESIDENT – Editions l’Harmattan

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