ETHNICITE, COLONISATION ET TRIBALISME

CHAPITRE – III

ETHNICITE, COLONISATION ET TRIBALISME

Article tiré d’un ouvrage à paraître « PANSER L’AFRIQUE »

Aussi longtemps que nous pouvons remonter dans l’histoire « la plus ancienne de toutes les sociétés, et la seule naturelle, est celle de la famille. Encore les enfants ne restent-ils liés au père qu’aussi longtemps qu’ils ont besoin de lui pour se conserver ? Sitôt que ce besoin cesse, le lien naturel se dissout. Les enfants, exempts de l’obéissance qu’ils devaient au père ; le père, exempt des soins qu’il devait aux enfants, rentrent tous également dans l’indépendance. S’ils continuent de rester unis, ce n’est plus naturellement, c’est volontairement ; et la famille elle-même ne se maintient que par convention », écrivait Jean-Jacques Rousseau dans Du contrat social. Plus le besoin de se conserver est entretenu, moins l’enfant est tenté de rompre les liens naturels familiaux. L’organisation sociale africaine, particulièrement Kongo, part du village et au fur et à mesure que la famille s’agrandit et que les membres s’exilent pour créer à leur tour d’autres villages, ils voyagent avec la culture, la langue, la religion, les traditions, le monde sensible originels et restent quoi qu’il en soit affiliés à l’ancêtre créateur : dès lors on parle d’ethnie, de groupe ethnique ou de communauté ethnique. Et n’en déplaise à certains anthropologues qui remettent en cause le terme d’ethnie, nous convenons avec Max Weber que « l’appartenance à une ethnie ou « ethnicité », est le sentiment de partager une ascendance commune, que ce soit à cause de la langue, des coutumes, de ressemblances physiques ou de l’histoire vécue (objective ou mythologique). Cette notion est très importante sur le plan social et politique car elle est le fondement de la notion d’identité. »[1]

Les chefs de village veillent naturellement au devoir de conservation du lien familial et social à partir d’un partage équitable des biens, un respect des droits naturels (physiologiques et de sécurité), une recherche permanente du consensus dans la résolution des problèmes susceptibles d’opposer les membres. Dès lors, le référent, le chef n’a pas besoin de politiser la masse, ni de convaincre tant son autorité relève de sa responsabilité de père de famille et d’une application vertueuse de la morale familiale qui rassemble aussi bien la solidarité, le droit et le devoir d’aîné, l’assistance mutuelle, l’entraide, le partage, et la recherche permanente du consensus. Un consensus qui émerge non pas d’une mais d’une autocritique car « la tradition veut que les conflits qui éclatent dans un village soient débattus en public. Autocritique en commun bien sûr, avec cependant une note d’humour parce que tout le monde est détendu, parce que nous voulons tous en dernier ressort les mêmes choses. »[2]

Les ethnies, les familles, cohabitant en bonne harmonie entre elles. Quelques soient les problèmes de la vie quotidienne qui contrarieraient les relations paisibles existantes, les ethnies se rapprochent et créent des communautés beaucoup plus vastes considérées de tribus. Si naturellement et souvent en référence à l’âge (synonyme de sagesse) les chefs des différentes ethnies reconnaissent un chef de tribu entre eux, il n’est pas de la culture des négro-africains, particulièrement des Kongo de mener de campagne politique de séduction pour s’admettre chef tant la préoccupation du chef n’est pas de faire valoir un pouvoir mais d’exercer une autorité qui lui est naturellement reconnue.

Toutefois la société négro-africaine décrite précède celle ayant rencontrée le colonialisme, le christianisme et l’islam et qui a été rapportée au XIVe siècle par l’historien arabe Ibn Battûta comme étant une société où les actes de violence étaient rares et « de tous les peuples, c’est celui (parlant du peuple d’Afrique noire) qui est le moins porté à en commettre… De toute l’étendue du pays, il règne une sécurité parfaite; on peut y demeurer et voyager sans craindre le vol ou la rapine. »

à l’arrivée de Pierre Savorgnan de Brazza au Kongo de la rive droite après que Henry Morton Stanley ait occupé la rive gauche du fleuve, le Kongo avait déjà connu la barbarie guerrière venue avec l’occupation étrangère notamment portugaise, la christianisation forcée des Kongo, la scission de l’empire en plusieurs royaumes indépendants, les incendies des villages entiers pour effacer les traces de mémoire originelle ignorant que l’« on ne se débarrasse pas de l’Afrique, pas plus que personne des racines qui le portent et de l’air qu’il respire » comme le confirmait Emmanuel Mounier dans La lettre à un ami africain ; au-delà, le vol des terres à partir des mises obligatoires sous tutelles fait écrire le « vieux » leader africaniste du Kenya, Jomo Kenyatta dans Au pied du Mont Kenya à partir de l’exemple des Gikuyu qu’« (…) en volant les terres des Gikuyu, l’Européen les prive, non seulement de leur gagne-pain, mais du symbole matériel qui unit la famille[3] et la tribu. Ce faisant, il détruit les fondements sociaux, moraux et économiques du système de vie des Africains » [4] dès lors que les négro-africains gèrent leur suffisance alimentaire par l’agriculture vivrière, la chasse, l’élevage qui sont des activités communautaires solidaires.

Malgré les péripéties assassines et meurtrières des périodes de l’esclavage et de la traite des noirs, les Négro-africains ont su conserver les valeurs traditionnelles essentielles de la vie solidaire et de bonne harmonie entre ethnies. Aussi multiples étaient les chefs ethniques sur l’étendue du Kongo, ils assumaient leur responsabilité en dehors de toute prétention de supériorité ou de se vouloir chef des autres chefs.

Pierre Savorgnan de Brazza et Henry Morton Stanley réactivèrent la division violente entre les chefs en imposant pour le chef Téké Makoko de Mbé comme représentant suprême du peuple Kongo de la rive gauche et le chef Téké Ngaliema, celui du Kongo de la rive droite promettant à ces chefs qui vivaient tranquillement en toute quiétude des protectorats que d’ailleurs ils ne connaissaient ni la raison, ni la nécessité. Pour conquérir les terres, ils suscitèrent et organisèrent des guerres entre tribus sans que ceux-ci se préoccupassent de la perte de leurs terres mises sous tutelles française et belge. Une manière de faire hérité de l’esclavage consistant à « diviser pour mieux régner » du latin « Divide ut regnes » : ainsi s’explique l’idéologie du tribalisme. Les Européens, de tout temps, ont fait recours au tribalisme pour semer des discordes entre ethnies, tribus, et enfin s’imposer comme tuteurs, protecteurs des différents groupes sociaux avec pour finalité : s’approprier les terres africaines avec le concours de l’islamisme et du christianisme, de la franc-maçonnerie et de la Rose croix plus tard. A raison, Fodé Diawara rappellera que : «  le tribalisme est un fait nouveau sous les tropiques, une rupture de l’ancien équilibre entre les différentes tribus, consécutivement à la traite des Noirs, à l’islamisation, à l’évangélisation, à la colonisation. Ainsi, l’introduction d’armes à feu perfectionnées à conduit à la destruction des rapports d’équilibre, ce, à l’avantage des tribus côtières sur celles de l’intérieur ; quant à la traite des Noirs, elle a instauré, entre les tribus, la méfiance, l’hostilité et la guerre. Le colonisateur a trouvé, dans une situation créée par lui, un bon prétexte à son intervention. Il s’est chargé par la suite d’entretenir un état de tension permanente entre les tribus pour justifier sa présence dans les colonies au-delà de sa dite œuvre de pacification. »[5]

En octobre 1880, Savorgnan de Brazza favorise le premier établissement français à Mfoa. L’expansion coloniale est en marche. La France dépêche des émissaires qui font signer, en toute ignorance des chefs ethniques des traités, comme celle signée avec Makoko de MBé, ne citant que les chefs Loango et Kongo. Les missionnaires s’installent à Linzolo en 1883 et construisent une chapelle en 1885. Ils créent en 1886, un vicariat apostolique, une juridiction religieuse avec à la tête Monseigneur Carrie qui participera pour faire de la rive gauche du Kongo, un territoire du Moyen-Congo, appartenant à l’ensemble des colonies du gouvernement général de l’Afrique-Equatoriale (AEF) avec l’Oubangui-Chari, le Tchad et le Gabon en 1910.

L’Etat colonial est ainsi posément confirmé avec un gouvernement politique, une stratégie économique fondée sur le pillage massif et l’exportation des matières premières, le tout porté par le christianisme car « les organismes sociaux » comme le révèlent ajustement Marie-Dominique Perrot, Gilbert Rist et Fabrizio Sabelli « ont toujours besoin de « divinités » pour se reproduire. Ce sont leurs croyances qui assurent, en dernière instance, leurs cohérences et qui délimitent leurs horizons. Croyances, connaissances et comportement sont ainsi intimement liés. »[6]

L’AEF sera un grand ensemble propice pour les compagnies concessionnaires telles que la SCKN (Société Concessionnaire du Kouilou-Niari), la C.C.S.O (Compagnie Concessionnaire de la Sangha-Oubangui, la CFAO (Comptoirs Français de l’Afrique Occidentale, la SHO-Congo (Société de Haut-Ogoué et du Congo) qui renforcèrent l’exploitation du caoutchouc, du bois et d’autres produits tropicaux avec le travail forcé, les mauvais traitements des travailleurs négro-africains. Les contestations du peuple forcé au travail menèrent à la mise en place d’une commission qui n’eut pour compte-rendu que le silence de la complaisance. Afin de facilité l’évacuation des matières premières vers la France, la construction d’un chemin de fer Congo-Océan reliant Punta Negra (Pointe-Noire) et Mfoa (Brazzaville) fut décidée avec un premier coup de pioche en 1921 sous gouvernance de Victor Augagneur : un « effroyable consommateur de vies humaines » dénoncera André Gide dans Voyage au Congo.

Albert Londres ou André Gide dans Terre d’ébène et Retour au Congo rapportent qu’il y aurait eu 17 000 personnes mortes en raison du travail forcé pendant la construction du chemin de fer.

Dès lors que la France tirait profit d’utiliser les nègres dans des travaux forcés et obligatoires, il était de raison pour elle et l’Espagne de ne pas ratifier en 1930 la convention internationale contre le travail forcé proposée pendant la Conférence générale de l’Organisation internationale du Travail à Genève organisée par le Conseil d’administration du Bureau international du Travail en juin 1930. Toutefois, tout au long de l’histoire coloniale, « la colonisation a reposé sur un état d’exception permanent à l’encontre des indigènes. », comme le rapportait Olivier Le Cour Grandmaison, lors d’un entretien au Figaro Magazine le 17 décembre 2005.



[2] Frantz Fanon, Op cit, p.15

[3] La famille est l’institution de base sur laquelle repose la société africaine. Ses principes fondés, sur l’entraide, la solidarité et l’entente renforcent le naturel de son importance, l’Afrique se caractérisant par l’affectivité, le fraternalisme.

[4] Ed. Maspero – Paris.

[5] Le manifeste de l’homme primitif – Ed° Leméac – page 109

[6] « La mythologie programmée » – Presses universitaires de France – 1992; Collection « Economie et Liberté », dirigée par Jacques Attali et Marie Guillaume – p.49

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