INDEPENDANCE ET DEPENDANCE

CHAPITRE – IV

INDEPENDANCE ET DEPENDANCE

Extrait  tiré d’un ouvrage à paraître « PANSER L’AFRIQUE »

« Que le combat anticolonialiste ne s’inscrive pas d’emblé dans une perspective nationaliste, c’est bien ce que l’histoire nous apprend. Pendant longtemps le colonisé dirige ses efforts vers la suppression de certaines iniquités : travail forcé, sanctions corporelles, inégalités des salaires, limitations des droits politiques… Ce combat pour la démocratie contre l’oppression de l’homme va progressivement sortir de la confusion néolibérale universaliste pour déboucher parfois laborieusement sur la revendication nationaliste », rapportait Frantz Fanon dans Les damnés de la terre.[1]

Toutefois, la négritude, le matsouanisme, les luttes négro-africaines de résistance et la présence active des négro-français anticolonialistes dans les postes politiques ont poussé la France à concéder aux indépendances de ses colonies en 1960. Seulement, elle prend soin grâce aux institutions françaises adoptées par les nouveaux pays indépendants de placer des « peaux noirs, masques blancs » pour reprendre le titre de l’ouvrage de Frantz Fanon au pouvoir. Au Congo, Fulbert Youlou, abbé, libéral, opposé au communisme, accède à la présidence alors qu’en Centrafrique pour point prendre des risques avec celui qui se révéla panafricaniste, initiateur d’une union dangereuse pour les colons « les États-Unis de l’Afrique latine : les pays de l’AEF, l’Angola et le Congo belge », Barthélemy Boganda, premier prêtre indigène ordonné d’Oubangui-Chari, libéral et anticommuniste comme tout bon chrétien bien qu’ayant renoncé à l’état ecclésiastique en 1950 en épousant une Française, trouve mystérieusement[2] la mort le 29 mars 1959, son cousin David Dacko sera amené à la première présidence centrafricaine. Au Sénégal Léopold Sédar Senghor, chrétien, secrétaire d’État à la présidence du Conseil dans le gouvernement d’Edgar Faure du 1er mars 1955 au 1er février 1956, ministre conseiller du gouvernement Michel Debré du 23 juillet 1959 au 19 mai 1961, prend la présidence alors qu’au Mali, Modibo Keïta, considéré d’agitateur anti-français et comme pour mieux le surveiller, accède au pouvoir suprême après avoir occupé, des postes politiques tels que Secrétaire d’État à la France d’Outre-mer du gouvernement Maurice Bourgès-Maunoury du 17 juin au 6 novembre 1957 et Secrétaire d’État à la présidence du Conseil du gouvernement Félix Gaillard du 18 novembre 1957 au 14 mai 1958. En Côte d’Ivoire, viendra à la présidence, Félix Houphouët-Boigny, chef traditionnel paradoxalement chrétien, médecin, planteur, partisan de la françafrique, plusieurs fois ministre des gouvernements français alors qu’au Gabon, le chrétien francophile, opposé à l’indépendance, curieusement communiste et tyrannique, serviteur fidèle du colon, Léon Mba est retenu comme premier Président.

« L’impréparation des élites, l’absence de liaison organique entre elles et les masses, leur paresse et, disons-le, la lâcheté au moment décisif de la lutte vont être à l’origine de mésaventures tragiques » fait constater Frantz Fanon.[3] En effet, les élites portées au pouvoir par les colons, incapables de se défaire des fers, vont reproduire les mêmes horreurs qui ont fait d’eux des colonisés, des esclaves. Ils vont en complicité avec les maîtres, poursuivre la politique coloniale en validant comme divinités le christianisme, l’islam, la franc-maçonnerie et comme valeurs distillées : la peur et la servitude. Dès lors, comme à l’époque coloniale, l’Afrique décolonisée sera réduite à « un simple marché pour les sociétés européennes ».[4]

Si au Sénégal, l’influence des sérères corrige les marques désastreuses de la décolonisation colonisant, de même qu’en Côte d’Ivoire, Félix Houphouët Boigny use de son expérience de chef traditionnel pour veiller à l’harmonie et à l’équilibre social, économique et sécuritaire de son peuple, la majorité des élites politiques seront des « auxiliaires prêts à toutes les besognes » comme l’explicitait Birago Diop,[5] le destin tourné vers la France pour  assurer leur pouvoir.

Lorsque la politique d’exploitation des matières premières et des produits agricoles essentiellement voués à l’exportation pour les besoins des pays occidentaux et celle de l’importation des produits finis pour répondre aux nouveaux besoins de consommation créés par les producteurs européens et le capitaliste néolibéral viendraient à appauvrir les pays africains et que l’« aide ? » accordée par la France se révéla insuffisante et mensongère, contraignante et malhonnête, certaines élites négro-africaines, convaincues de rompre avec la bourgeoisie et le capitalisme, tournent vers le communisme.

L’adoption du monopartisme, la suppression de la propriété, la collectivisation des terres productives, marginalisent aussi bien les peuples des villes pollués d’esprit des valeurs occidentales que les peuples des villages, héritiers légitimes des terres des ancêtres. A l’opposition des masses de sacrifier leur liberté pour un idéal dont elles n’étaient point associées, dès lors que les révoltes qui en résultaient étaient cautionnées par les maîtres colons, d’autres auxiliaires étaient désignés pour remplacer les précédents soit par coup d’État ou par assassinat et parfois a la suite des affrontements fratricides.

Le 31 décembre 1965 David Dacko est renversé par Jean-Bedel Bokassa (ex-capitaine des forces françaises, colonel centrafricain, conseiller militaire, puis chef d’État-major) après qu’il ait imposé lors de son premier mandat le monopartisme et tenté à son deuxième mandat en 1964 une politique d’austérité d’assainissement des finances publiques rejetées par la population, l’administration et l’armée.

Il reviendra au pouvoir, amené par la France après qu’elle ait réalisé l’opération Caban en septembre 1979 qui fera partir Bokassa qui s’était fait proclamé empereur en 1977 avec pourtant le soutien de la France. En février 1981, il est réélu avant de démissionner en septembre suite aux troubles qui agitaient le pays et les rumeurs de coup d’État.

Fulbert Youlou, par ailleurs, signera, forcé par l’armée, sa démission le 15 août 1963 après le refus des syndicats de ratifier les statuts proposés pour un parti unique le 3 août 1963 et la manifestation antigouvernementale qui a tourné à l’émeute le 13 août 1963, paralysant le pays ; après la dissolution du gouvernement et la concentration des pouvoirs civils et militaires en sa seule personne ; après l’échec de la gendarmerie soutenue par l’armée française de faire respecter le couvre-feu suivi du refus du général de Gaulle de lui apporter le soutien logistique.

Si la politique de socialisation progressive de l’économie menée par Modibo Keïta avec la création de la Société malienne d’importation et d’exportation (SOMIEX) en octobre 1960 paraît une volonté d’indépendance socio-économique nationale, elle ne correspondait pas aux habitudes de production et de commercialisation des peuples. L’agriculture qui répondait à la demande de consommation interne était orientée à l’exploitation des produits d’exportation. En retour le pays importait des produits étrangers. Les difficultés d’approvisionnement entraînèrent à l’évidence une inflation importante. Le mécontentement bruissait dans la population.

Le déclenchement de la « révolution active » en 1967 et la suspension de la constitution au profit d’un Comité national de défense de la révolution (CNDR), de même que les exactions des « milices populaires » et la dévaluation du franc malien convertirent le mécontentement en révolte, rendant justifiable le coup d’État organisé par le lieutenant Moussa Traoré le 19 novembre 1968.

S’il est vrai que Léopold Sédar Senghor et Félix Houphouët-Boigny n’ont pas été évincés du pouvoir par coup d’État, l’un ayant démissionné en décembre 1980 après 20 ans à la présidence du Sénégal, l’autre la mort l’ayant trouvée en décembre 1993, il n’en demeure pas moins qu’ils ont, comme leurs collègues, mené une politique dictatoriale, anti-démocratique, à l’inverse des autres, avec la bénédiction indéfectible de la France.

Les successeurs des premiers présidents des indépendances poursuivront la même politique de parti unique ou de musèlement de l’opposition jusqu’à la conférence de La Baule en 1990.

En effet, le 20 juin 1990, les représentants de trente-sept pays africains se retrouvent autour du président français François Mitterrand à l’occasion de la 16ème conférence des chefs d’Etats de France et d’Afrique. Si ses prédécesseurs ont rarement exposé les conditions de collaboration entre les anciennes colonies françaises et la France dès lors que les entreprises occidentales avaient libre cours dans l’exploitation des matières premières et des ressources naturelles et que la corruption, le vol, profitaient aux dirigeants des deux bords, François Mitterrand a ouvertement tracé la voie et la manière en demandant à ses interlocuteurs négro-africains d’adopter la démocratie qu’il définie d’ailleurs assez clairement : « … système représentatif, élections libres, multipartisme, liberté de la presse, indépendance de la magistrature, refus de la censure… »

La richesse du discours de François Mitterrand résidait dans un rappel de l’histoire qui aurait pu impulser une prise de conscience de ces derniers de concevoir une organisation sociale démocratique originelle susceptible de rassembler et d’entrainer l’ensemble des spécificités ethniques vers un destin national commun et enfin rompre avec le système colonial. Comme pour dépasser les indignations latentes des responsables négro-africains « anti-démocratiques ou adeptes du monopartisme », le président François Mitterrand recourra aux oppositions ayant existées entre les anticolonialistes et la France pour inviter à la sagesse de tous. Il fait ainsi remarquer au-delà de ses oppositions que « seule la sagesse des dirigeants français et africains a évité, en fin de compte, le drame d’une guerre coloniale en Afrique noire. » Et lui de poursuivre qu’aux indépendances « il fallait bâtir un État, une souveraineté, avec des frontières garanties internationalement, telles que les avaient dessinées les compas et les règles des pays coloniaux, dans les salons dorés des chancelleries occidentales, déchirant les ethnies sans tenir compte de la nature du terrain. Et voilà que ces États nouveaux, doivent gérer les anciennes contradictions héritées de l’histoire, doivent bâtir une administration centrale, nommer des fonctionnaires après les avoir formés, gérer des finances publiques, entrer dans le grand circuit international, souvent sans avoir reçu des anciens pays coloniaux la formation nécessaire. »

Regardant la manière dont les représentants français raisonnent avec les nouveaux États africains, lui de dire : « Et on aurait à raisonner avec ces États, comme on le ferait à l’égard de nations organisées depuis mille ans comme c’est le cas de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Espagne ou du Portugal ! Les mœurs, les traditions aussi respectables que les vôtres, l’histoire et la nature de ces peuples, leur propre culture, leur propre façon de penser, tout cela pourrait se réduire à une équation décidée dans une capitale du nord ? Vraiment, je fais appel à votre raison, et je pense que nous nous connaissons assez pour savoir que rien ne sera fait entre nous en dehors du respect et de la considération que nous nous devons. »

Le Blanc, le maître, révélait aux dirigeants négro-africains, habités du complexe d’infériorité, qu’ils avaient une histoire, des traditions et des mœurs aussi respectueuses que celles du maître, en définitif qu’ils disposaient d’une raison dont d’ailleurs il fera appel pour qu’ils trouvent un système démocratique qui leur permettrait d’avancer sur le chemin de la liberté en même temps qu’ils avanceraient sur celui du développement.

Si François Mitterrand restait convaincu, justement, la seule organisation et la seule universelle permettant à un peuple de jouir de la liberté, de « respirer, enfin d’espérer » est la démocratie, pour autant il reconnaissait bien respectueusement les différences de structures, de civilisations, de traditions, de mœurs au point qu’il lui était impossible de proposer un système tout fait. « La France », dit-il, « n’a pas à dicter je ne sais quelle loi constitutionnelle qui s’imposerait de facto à l’ensemble de peuples qui ont leur propre conscience et leur propre histoire et qui doivent savoir comment se diriger vers le principe universel qu’est la démocratie. » L’invitation à la raison des responsables négro-africains est faite pour penser des modèles de démocratie qui tiennent de l’organisation sociale, des traditions et de la civilisation négro-africaine. Les dirigeants politiques négro-africains avaient-ils suffisamment de volonté ou « de connaissance », pour autant, de bâtir une organisation sociale conforme aux traditions, à la civilisation, au monde sensible de leur  peuple ?



[1] P.95, éd. François Maspero – FM/ Petite collection maspero, Paris, 1968.

[2] Lire Pierre Kalck,  Barthélémy Boganda (1910-1959), Sépia, Paris, 1995

[3] Op. cit. p.95

[4] Op. cit., « La mythologie programmée », p.95

[5] Préface de coups de pilon, in revue Présence Africaine, Paris.

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