ECOLE ET DECULTURATION

CHAPITRE – VII

ECOLE ET DECULTURATION

L’école est par excellence la structure de formation mentale et de promotion sociale et professionnelle.

L’époque précoloniale conciliait l’apprentissage technique et l’éducation socioculturelle et sociohistorique. Plus qu’une structure de formation, l’école précoloniale formait à l’appropriation des « objets » moraux, physiques et spirituels qui composaient l’identité sociale afin de pouvoir à raison se définir au-delà du seul sentiment d’appartenance.

Dans son obsession civilisatrice, celle que Jules Ferry[1] dit être un devoir, considérant les noirs de races inférieures, les écoles chrétiennes et musulmanes : les écoles coloniales vont marginaliser les écoles traditionnelles les indexant de sectes parmi lesquelles les quatre plus prestigieuses du Kongo qui sont Kimpasi, Kinkimba, Buelo et Lemba ou encore celles de métiers de Kayes au Mali.

La période coloniale va endiguer le modèle d’apprentissage des écoles traditionnelles. L’école sera un lieu de conditionnement intellectuel avec pour exigence : donner aux fils des chefs et à certains autres Négro-africains l’instruction française nécessaire enrobée du christianisme afin qu’ils servent d’auxiliaires. Les enfants étaient arrachés des familles pour être « internés » pendant des longues périodes, forcés à apprendre les origines gauloises de leur existence qui n’était pourtant pas les leurs. Amadou Hambâté Bâ parlera, à propos, des « écoles des otages ». En effet, en envoyant en priorité et sous la contrainte les fils de chefs et de notables dans des écoles coloniales, le colon va délibérément empêcher une transmission des codes traditionnels aux héritiers avec la certitude de les déposséder du pouvoir traditionnel légitime de gestion des terres des ancêtres. Cheikh Hamidou Kane démontre avec un juste talent la rupture de cette transmission dans L’Aventure Ambiguë. Il écrit à partir de la prise de conscience de La Grande Royale  rapportant son constat : « l’école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même mourra-t-il en eux. Quand ils nous reviendront de l’école, il en est qui ne nous reconnaîtrons pas. »[2]

L’élite négro-africaine qui viendra au pouvoir des États est celle qui a intellectuellement pour ancêtres le gaulois et pour maître le colon. Et au lieu de revenir au commencement de cette instruction aliénante pour se reconstruire à partir de la source et trouver avec ceux qui ont été épargnés et ont conservé les terres afin de rebâtir ensemble une communauté des ethnies (base de l’organisation sociale négro-africaine) tout en introduisant les valeurs exogènes véhiculées par la colonisation afin d’éviter toute division en deux peuples, l’élite, probablement par vengeance, colère et sûrement par révolte, va se lancer à en vouloir au maître d’avoir été colonisée. Et comme elle se doit de montrer au maître qu’elle dispose, en tant qu’être humain, des mêmes capacités intellectuelles, elle se conduira en maître non pas envers le colon comme dans L’île des esclaves de Marivaux mais envers son peuple en usant des armes humiliantes et asservissantes du colon. Dès lors, au lieu de réorganiser la liberté reconquise du peuple, elle reproduit les mésaventures coloniales. Le peuple est ainsi divisé entre la culture importée et la culture originelle. Le peuple est bipolaire, ne pouvant se définir en tant que négro-africain et exagérant grossièrement et follement sur les valeurs coloniales assimilées.

La nation négro-africaine, étrangère au monde sensible du peuple, créée par l’élite sera une scène d’exactions atroces et de conflits des cultures importées (ne citant que le conflit musulman/chrétien en Centrafrique en 2013-2014). Or comme le stipule Le Thanh Khoi dans Culture, Créativité et Développement « Quand la culture est originelle et exprime la personnalité authentique d’une nation, l’enseignement accomplit une fonction d’affirmation de son identité. Dans le cas contraire, il se dissocie de la réalité et des besoins de la masse de la population et devient un instrument d’aliénation et de dépendance, surtout lorsqu’il se fait dans une langue étrangère (l’anglais, le français ou le portugais). En Afrique : l’« élite » se sépare du peuple avec lequel elle ne communique plus, la nation se divise en deux culturellement aussi bien qu’économiquement. »[3] L’école ne privilégie pas la réappropriation de l’identité négro-africaine en raison du passé colonial et des valeurs d’aliénation diffusées avant l’apprentissage des sciences, de la technique, l’éducation en Afrique n’a pas obtenu les résultats escomptés. Jean-Pierre Augustin de l’université de Bordeaux-II dans son rapport, note le constat du directeur de L’UNESCO : « Faute d’avoir reçu de nouvelles finalités, l’éducation n’est pas un véritable instrument d’affirmation d’identité culturelle, ni le levier d’un développement endogène qui puiserait sa source dans les réalités nationales et mobiliserait chacun pour le bien de tous (…). Les structures sont très souvent restées identiques à celles de la période coloniale. Les programmes ont été modifiés. Dans la plupart des cas, les composantes de la culture nationale n’y ont guère leur place. »[4]

Une nouvelle amorce de l’école est nécessaire susceptible de concilier le monde sensible négro-africain, son histoire, sa manière de pensée et d’agir, de concevoir la société et l’économie avec les concepts étrangers afin de mieux les évaluer et les intégrer harmonieusement dans le projet collectif d’un développement communautaire raisonnable.

[1] Homme politique français, colon, promoteur de l’école gratuite, l’instruction obligatoire et l’enseignement public laïc.

[2] L’aventure ambiguë – Editions Christian BOURGOIS

[3] Ed. L’Harmattan – 1992Op. cit. p.192

[4] Les jeunes en Afrique, Evolution et rôle (XIXe-XXe siècles) – Hélène d’Alméida-Topor, Odile Goerg, Catherine Coquery-Vidrovitch, Françoise Guitart Tome I – L’Harmattan, p.448; année 1992.

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